Coup d'État en France : quand un canular à l'IA interroge notre rapport à l'information

Le 17 décembre 2025, j'étais invité sur le plateau du 11/13 de France Info TV pour réagir à l'affaire de la fausse vidéo de coup d'État en France générée par intelligence artificielle. Alors que le débat se focalisait sur la régulation des réseaux sociaux, j'ai défendu une autre approche : renforcer l'esprit critique des individus face à la désinformation.

Une vidéo, 13 millions de vues, et un chef d'État inquiet

Début décembre 2025, plusieurs vidéos générées par intelligence artificielle ont commencé à circuler massivement sur Facebook. On y voyait de fausses journalistes, l'une travaillant pour un média fictif baptisé « Live 24 », l'autre usurpant l'identité de RFI, micro au poing, rapportant en direct de Paris qu'un coup d'État militaire était en cours, mené par un mystérieux colonel. En arrière-plan : la Tour Eiffel illuminée, des gyrophares, un hélicoptère, des cordons de sécurité. Le tout entièrement fabriqué par IA.

La vidéo principale a dépassé les 13 millions de vues. Elle a circulé bien au-delà de nos frontières, en particulier dans les pays francophones d'Afrique, au point qu'un chef d'État africain a directement contacté Emmanuel Macron pour s'enquérir de la situation. Le Président a découvert, stupéfait, qu'il avait été « renversé » dans l'esprit de millions de personnes.

L'auteur de ces vidéos ? Un adolescent burkinabé de 17 ans, opérant depuis Ouagadougou. Ni activiste, ni agent d'influence étatique. Il vendait des formations en création de vidéos par IA et cherchait à démontrer ses compétences pour attirer des clients via WhatsApp. Sur sa page Facebook, il faisait ouvertement la promotion de ses cours de monétisation de contenus IA. Le gain estimé de cette opération qui a provoqué un incident diplomatique : environ sept euros.

Ce que j'ai défendu sur le plateau de France Info

Invité à réagir le 17 décembre, alors que le débat public se cristallisait autour de la régulation des plateformes et de la responsabilité de Meta (qui avait d'abord refusé de retirer la vidéo au motif qu'elle ne contrevenait pas à ses règles d'utilisation), j'ai souhaité déplacer la focale sur trois points.

Faut-il donner autant d'importance à ce qui reste un canular ?

La vidéo contenait des indices qui auraient dû alerter n'importe quel spectateur un minimum attentif. Le média « Live 24 » n'existe pas. L'une des vidéos affichait une pancarte portant l'inscription absurde « Rénonance L Libre ». Certaines portaient même le filigrane de Sora, l'outil de génération vidéo d'OpenAI. Et surtout, aucun média réel, nulle part dans le monde, ne relayait cette information. Un coup d'État en France, cinquième puissance mondiale, membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, puissance nucléaire, ne passe pas inaperçu. L'absence totale de couverture médiatique constituait à elle seule un signal sans ambiguïté. En amplifiant l'affaire, on risquait paradoxalement de lui conférer une gravité qu'elle n'avait pas.

La régulation des plateformes est-elle vraiment la solution ?

La réaction politique a été immédiate et prévisible : réguler davantage, contraindre les plateformes à modérer plus vite, plus fort. C'est compréhensible, mais c'est insuffisant. La modération de contenus à l'échelle de milliards de publications quotidiennes reste un défi que même les plateformes les mieux dotées peinent à relever. Facebook avait d'ailleurs ajouté une mention indiquant que le contenu « pouvait avoir été créé ou retouché numériquement », ce qui n'a pas empêché sa diffusion virale. La régulation a certes sa place, mais elle agit en aval, une fois le mal fait. Elle traite le symptôme sans s'attaquer à la vulnérabilité fondamentale.

C'est l'individu qu'il faut renforcer

Et c'est là que se situe le point essentiel, celui que j'ai tenu à marteler sur ce plateau. La désinformation ne s'attaque pas d'abord aux États, aux institutions ou aux infrastructures. Elle s'attaque aux individus. Elle exploite nos biais cognitifs, notre tendance à réagir à l'émotion avant de vérifier, notre confiance excessive dans ce qui ressemble à un format d'information familier. C'est dans l'esprit de chaque personne qui a regardé cette vidéo et l'a crue, partagée, commentée avec inquiétude, que le coup d'État a véritablement eu lieu.

La régulation et la technologie de détection sont des outils nécessaires mais pas suffisants. Tant que nous compterons exclusivement sur des solutions institutionnelles et technologiques pour protéger les citoyens contre la désinformation, nous resterons dans une course sans fin entre les créateurs de faux contenus et ceux qui tentent de les supprimer. Un adolescent de 17 ans, avec un téléphone et un outil d'IA accessible à tous, a suffi à créer un incident diplomatique. Les outils de détection et de modération ne suivront jamais ce rythme.

La clef se trouve du côté de l'individu. Il faut apprendre aux citoyens à exercer ce que j'appelle leur souveraineté cognitive : la capacité à évaluer par soi-même une information avant de la laisser influencer ses pensées et ses actes. Face à cette vidéo, les réflexes à mobiliser étaient accessibles à tous. Se demander si d'autres sources corroborent l'information. S'interroger sur la crédibilité du média qui la diffuse. Observer les incohérences visuelles ou textuelles. Prendre du recul face à la charge émotionnelle du contenu. Ces gestes simples, ce que je décris comme une hygiène cognitive dans le Petit Traité de Souveraineté Cognitive, ne nécessitent ni formation technique avancée, ni outil sophistiqué. Ils nécessitent un entraînement, une habitude, une posture face à l'information.

On ne protège pas une population contre la noyade en installant des barrières autour de chaque point d'eau. On lui apprend à nager. C'est cette logique que je défends : plutôt que de tout miser sur le contrôle de l'environnement informationnel, investissons massivement dans la capacité des individus à naviguer cet environnement par eux-mêmes. La régulation restera indispensable pour poser des cadres, mais la véritable résilience face à la désinformation ne viendra que le jour où chaque citoyen disposera des outils cognitifs pour ne plus se laisser manipuler.

Guillaume Chillet ©2026

Auteur du Petit Traité de Souveraineté Cognitive

Psychologue – www.guillaumechillet.fr

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