Menaces hybrides : et si la clef de la résilience était en nous ?

La guerre informationnelle ne se gagnera pas seulement avec des institutions. Elle se gagnera avec des esprits souverains.

Le 19 février dernier, l’IHEDN publiait un dossier consacré aux menaces hybrides, quatre ans après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine (disponible ici). Trois spécialistes y dressent un état des lieux rigoureux : le général Jean-Marc Vigilant, le chercheur Maxime Audinet et un ancien cadre des services de renseignement. Leurs analyses sont solides, leurs recommandations pertinentes. Et pourtant, en les lisant, un constat s’impose : il manque quelque chose.

La cible, c’est l’esprit

L’article décrit avec précision les mécanismes de la déstabilisation hybride russe. Opérations de subversion sur le sol français (les étoiles de David, les mains rouges au Mémorial de la Shoah, les cercueils au pied de la Tour Eiffel), polarisation entretenue par des usines à trolls, réduction des marges de manœuvre des dirigeants. L’ancien cadre des services le formule clairement : ces opérations clandestines visent à « préparer le champ de bataille informationnel » en recherchant la montée de la peur et la paralysie des décideurs.

Ce diagnostic pointe vers une évidence qui mérite d’être explicitée : la cible finale de ces opérations n’est ni un réseau informatique, ni un processus électoral, ni une infrastructure énergétique. C’est l’esprit humain. Chaque citoyen qui cède à la peur, chaque électeur dont le jugement est biaisé, chaque décideur dont l’attention est captée représente une victoire pour l’agresseur.

Si la cible est cognitive, la défense doit l’être aussi.

Les réponses existent, mais un niveau manque

L’article inventorie des réponses à chaque échelle. Au niveau européen, la EU Hybrid Fusion Cell et le Centre d’excellence d’Helsinki. Au niveau national, Viginum pour la détection des campagnes de désinformation, French Response pour le contre-récit, l’attribution politique pour restaurer la responsabilité. Au niveau éducatif, la formation à l’esprit critique et à la littératie médiatique. Chacun de ces dispositifs est utile, parfois indispensable.

Mais entre les institutions qui protègent et l’école qui forme, il y a un espace vide : celui de l’individu confronté, seul, à un contenu qui le déstabilise. Pas demain en classe, pas dans six mois quand Viginum aura publié son rapport. Maintenant, face à son écran.

L’interstice où tout se joue

Le cas des étoiles de David est exemplaire. Maxime Audinet le souligne : les chaînes d’information en continu ont massivement couvert l’affaire avant même que les commanditaires ne soient identifiés, et l’acte avait déjà « rempli sa fonction première : envenimer les clivages ». Dans l’intervalle entre l’exposition au contenu et l’attribution au renseignement russe par le Quai d’Orsay, c’est la cognition de chaque individu exposé qui a été engagée : colère, indignation, confirmation de préjugés. L’opération a réussi parce qu’elle a exploité ce délai, cette fenêtre où l’émotion précède l’analyse.

C’est dans cet interstice que se joue ce que j’appelle la souveraineté cognitive. La capacité, pour chaque individu, de reconnaître qu’il est sous influence avant d’y avoir cédé.

Savoir n’est pas pouvoir

Le général Vigilant propose que la résilience passe par l’éducation à l’esprit critique : comprendre les bulles informationnelles, les algorithmes, les deepfakes. Je partage cette conviction dans son principe. Mais l’expérience clinique, comme la littérature en psychologie cognitive, montre qu’il y a un écart considérable entre le savoir et la compétence. Connaître l’existence du biais de confirmation ne protège pas de son emprise. Savoir qu’un deepfake est techniquement réalisable ne neutralise pas la secousse émotionnelle face à une vidéo choquante.

Il y a un écart fondamental entre le savoir déclaratif (je sais que les biais existent) et la compétence procédurale (je suis capable, dans l’instant, de détecter que mes biais sont à l’œuvre). C’est exactement cet écart que la souveraineté cognitive cherche à combler, en dotant chacun de réflexes pratiques mobilisables au moment même de l’exposition.

Apprendre à nager plutôt que multiplier les bouées

L’ancien cadre des services appelle à une « révolution copernicienne en termes de culture de sécurité au sein des institutions » et il a raison. Mais le changement de paradigme le plus profond consiste à admettre que la défense face aux menaces hybrides ne peut pas reposer exclusivement sur des dispositifs que les individus reçoivent passivement. Elle doit aussi s’appuyer sur des capacités qu’ils développent activement.

C’est la différence entre envoyer perpétuellement des bouées de sauvetage à des personnes plongées dans un océan informationnel et leur apprendre à nager. Les bouées sont indispensables, personne ne le conteste. Mais elles arrivent toujours après l’immersion. Et face à un adversaire qui renouvelle ses modes d’action en permanence, seul un individu cognitivement souverain peut s’adapter à une houle qu’il n’a jamais rencontrée auparavant.

Le socle de toutes les souverainetés

L’article mentionne plusieurs formes de souveraineté menacées par la guerre hybride : territoriale, informationnelle, électorale, énergétique. Chacune fait l’objet de dispositifs dédiés. Mais toutes reposent, en dernière instance, sur la capacité des individus à penser de manière autonome. Quand la polarisation réduit les marges de manœuvre des dirigeants, c’est parce que la souveraineté cognitive des citoyens a été altérée en amont. Quand un acte de subversion remplit sa fonction avant même d’être attribué, c’est parce que la capacité collective à suspendre son jugement fait défaut.

La souveraineté cognitive n’est pas un concept supplémentaire qui viendrait s’ajouter à la liste. C’est le socle sur lequel les autres reposent. Des dispositifs institutionnels sophistiqués protégeant une population cognitivement vulnérable reviennent à ériger des digues autour d’un terrain qui s’affaisse.

Investir dans la souveraineté cognitive, c’est consolider ce terrain. C’est reconnaître que l’humain n’est pas seulement la cible de la guerre hybride, mais aussi, quand il en est doté, sa meilleure défense.

 

Guillaume Chillet ©2026

Auteur du Petit Traité de Souveraineté Cognitive

Psychologue – www.guillaumechillet.fr

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